Pourquoi, quoi?

Pourquoi, quoi?

Tous ces maux qui nous laissent sans mots.

Il y a 30 ans, mon frère se tuait dans un accident de voiture. Quelques mois après, ma cousine tombait sous les balles de Lépine. À ce moment-là, je me remettais à peine de la mort de mon père et de mon amie, Virgule, qui disparaissait en emportant avec ses poils ma sphère protectrice. J’avais 19 ans.

J’ai alors décidé d’arrêter d’étudier, d’espérer et de croire, point. Pourquoi apprendre plein de choses si on doit mourir si tôt? Je n’avais pas de réponses à l’époque. Un trou noir m’avait aspirée.

Tous les 6 décembre, je pense à Anne-Marie. Mais je pense aussi à ma famille, ce trou noir. Le froid. La solitude du deuil. Chaque fois, ça me fait mal. Je n’ai pas envie d’y penser. Parce que je dors mal en me répétant pourquoi. Pourquoi ce concentré de pertes?

Nathalie Provost qui a survécu à cet attentat raconte : « Quand je témoigne sur les événements de la polytechnique, on vient ouvrir mes émotions […]  Quand les témoignages sont finis, moi, je reste avec la douleur éveillée […], mais pour vous, c’est fini […] et quand c’est terminé, je dois faire face à moi toute seule. »[1]. Et elle ajoute qu’elle n’a toujours pas de réponses à ses pourquoi.

De plus en plus, les commémorations sont évincées par des événements fâcheux. Chaque année, le devoir de mémoire revient depuis 30 ans. C’est correct. Le féminisme s’élève, la parité s’implante et le devoir de réflexion s’impose.

Cette année, mon trou noir a duré 3 semaines. La radio, la télé et les journaux s’en sont mêlés… et les réseaux sociaux se sont emmêlés. En replongeant dans le noir, j’ai eu le temps de le broyer. J’ai eu le temps de ressasser les souvenirs avec un couteau à plaie : pourquoi moi? Pourquoi la maladie? Pourquoi la passion avec lui et l’amour avec l’autre? Pourquoi les feux de forêt? Pourquoi le plastique? Pourquoi le black Friday?

À ces questions existentielles, ma mère m’a répliqué qu’il ne fallait pas demander « pourquoi ». Ça ne sert à rien, on n’aura pas de réponses… Je pense que, elle aussi, elle a brulé le charbon par les deux bouts. Elle a raison. Je dois arrêter de me demander pourquoi.

C’est vrai qu’on peut apprendre des leçons du passé. Mais j’ai trouvé cette 30e commémoration un peu trop longue. Par devoir, j’ai dû percer quelques trous dans ce long pipeline de noirs souvenirs pour faire sortir un peu de lumière. Pour quoi? Pour arrêter de resucer des « pourquoi? ».

Ce long couloir m’aura toutefois allumée. Cette année, j’ai assez commémoré sa mémoire, j’ai assez remémoré mes histoires et j’ai fermé la radio. Cette année, je me concentre sur ceux qui sont encore là, tout près de moi.

Pourquoi?

Parce que.

[1] Être, c’est plus compliqué qu’avoir, épisode 1 avec Alain Crevier, Balado de Radio-Canada.

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