Une histoire autistique made in China

Hiver 2015. L’avion pénètre dans le voile pollué de la Chine superstitieuse. Là où la tache de naissance, le sexe féminin et le moindre handicap portent malheur.

Une vingtaine de Québécois éprouvent des turbulences intérieures puisqu’ils vont enfin adopter leur fille. Parmi eux, j’accompagne Léa, 40 ans, qui espère ce moment depuis une décennie. Dix ans.

Cigogne sous la pluie

Le matin suivant, dans le hall du Hilton de Hefei, on s’attend tous à partir en train pour l’orphelinat; or ce n’est pas le cas. Les poupons nous seront livrés à l’hôtel? Ils seront « livrés »… on pressent que la cigogne nous cache quelque chose. « En fait, ils sont déjà ici! », déclare Zhang Anni, l’organisatrice.

Les femmes avalent leur vertige et se tiennent le ventre de peur de perdre la tête. On dirait qu’elles craignent de subir la fausse couche nerveuse associée aux refus du passé. Après quelques minutes, Léa cajole enfin sa petite Chih-Nii de 22 mois. Onze bébés bridés, langés, voulus et secourus gazouillent de concert. Déjà amoureux, onze mères et quelques pères expérimentent l’angoisse de l’attachement. Chih-Nii, elle, se balance vigoureusement.

C’est à ce moment que le médecin s’entretient avec mon amie à propos du va-et-vient compulsif de la petite : « Votre fille accuse un retard d’un an et souffre de rachitisme… Si vous l’aidez, elle ne gardera pas de séquelles », lance-t-il, sans formalités. Déconcertée, mon amie délibère. Imaginez la scène : vos pensées se bousculent, vos réflexions essaient de se ranger, mais vos méninges se limitent dans un espace aussi restreint qu’un couloir d’hôtel. Impossible de désamorcer l’explosion d’amour à moins que vous ne soyez taillé dans le granit. Vous vous accrochez à la bonté morale parce qu’une colère sournoise bouillonne en vous.

Un tour guidé de la ville est prévu pour occuper les allusions tentaculaires des parents méfiants. Nous nous arrêtons dans un restaurant de banlieue où trône un poulet laqué au milieu du buffet. Son bec, ses barbillons et ses oreillons brillent comme des jujubes. Dans cette ambiance étrange, on mange sans faim quelques pâtes tamisées. Mon esprit bourdonne sous les néons. Mon mandat journalistique est tout autre : je dois visiter l’orphelinat! Ma copine me saisit et décide de me suivre afin d’en apprendre davantage sur sa protégée.

Tout en filant en direction de Bengbu, le train longe de jouvenceaux viaducs sous lesquels vagabondent des sans-abris. La jeunesse peuple les gares, endroits de prédilection pour l’abandon des bébés. Chih-Nii, elle, se balance vigoureusement.

Voilà déjà la crèche. Le froid sévit, ça sent le vieux et l’urine. Des carreaux aux fenêtres sont brisés. La petite se met à hurler. Léa lui répète qu’elle n’a rien à craindre. Les visages des bambins démontrent l’ennui, la tristesse profonde. On nous accueille dans l’évidence qu’on ne nous attendait pas, et on nous interdit de prendre des photos. C’est connu, les Chinois sont aussi fiers que superstitieux.

À notre sortie, poupée cesse de pleurer. Son minois de porcelaine s’illumine d’un sourire. Si belle, si fragile! Le choc d’aimer devient puissant. Une infirmière nous rejoint et nous assure qu’elle comprend notre désarroi : « Après 24 mois, ces enfants ne bougent pas d’ici. Grâce à vous, Chih-Nii vivra maintenant sous le signe de la chance. Vous savez, à l’inverse, les Chinois ne comprennent pas pourquoi vous abandonnez vos vieux. Avez-vous pensé à cela? »

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