L’impostrophe, l’obsession du réviseur

L’apostrophe droite dite « chiure de mouche »

Jusqu’à ce que je suive un cours en révision linguistique, j’ignorais l’existence de l’apostrophe courbe (dite typographique). En fait, je ne savais pas que l’apostrophe droite (dite dactylographique) était cataloguée comme une « erreur » majeure. Pour certains, même, l’usage de l’apostrophe droite représente une « attaque à notre langue »! Plus d’un l’appellera « chiure de mouche » ou « impostrophe »[1].

J’ai pourtant lu de nombreux textes, beaucoup de livres et jamais, jamais, l’apostrophe droite ne m’avait égratigné l’œil comme un faux cil irritant et en exil. Jamais je n’aurais pensé que certains voulaient rendre à cette petite macule ses courbes de noblesse.

Fer à friser apostrophe

D’où vient l’impostrophe?

Qui a décidé que l’apostrophe courbe ou penchée valait mieux que l’apostrophe droite?  Pour quelle raison mon traitement de texte me suggère-t-il l’apostrophe droite? Que démérite tant ce petit caractère au garde-à-vous pour que le logiciel Antidote me suggère sa conversion? Pourquoi n’étais-je pas au courant de cette sainte règle? Et vous? Connaissiez-vous cette règle?

Mon ignorance vient probablement du fait que je m’inscris dans la génération des machines à écrire. À ses débuts, l’apostrophe était une réplique de la virgule qu’on hissait vers le haut. Jean-Pierre Lecroux, auteur-dessinateur-typographe, décrit l’apostrophe ainsi : « Une virgule libérée de la pesanteur qui la clouait sur la ligne de base »[2]. D’ailleurs, les Allemands l’appellent hochkomma, littéralement « virgule haute » (Wikipédia).

C’est avec l’arrivée des machines à écrire que toutes ces impostrophes se sont imposées : il fallait restreindre le clavier. Avec une seule et même touche, on pouvait représenter l’apostrophe, le guillemet anglais ouvrant et fermant, le signe prime, la minute, etc.

Le fer à friser

Avec la venue des ordinateurs, le problème (s’il en est un) aurait pu être réglé, mais les professionnels informatiques ne se sont pas entendus sur les codages. L’apostrophe de Microsoft porte le code 039, mais il s’agit du signe prime, l’apostrophe droite ou si vous aimez mieux la chiure de mouche. Alors en bon professionnel, le réviseur doit utiliser le code 0146 et changer toutes ses apostrophes ou bien se munir d’un logiciel antipoison pour anéantir cette intruse qui menace prétendument notre langue.

Entre vous et moi, je n’en ai rien à cirer que cette petite patte de mouche ne plie plus aux genoux. Mais comme réviseure, je me dois de friser les apostrophes comme on se doit de boucler la fin d’un texte. C’est devenu une habitude. Je chauffe le fer à apostrophe, je prépare mon café et je me mets au travail. Que je le veuille ou non, je deviens une chasseuse de primes!

Selon vous, cette petite prime menace-t-elle vraiment d’empoisonner notre langue?

[1] ANDRÉ, Jacques, Funeste destinée : l’apostrophe détournée, Graphê no 39, mars 2008, sous la direction de Roger Jauneau, Paris.

[2] LECROUX, Jean-Pierre, Orthotypo, Orthographe et typographie françaises, Dictionnaire raisonné, édition Quintette, Paris, 372 pages.

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